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Économie du partage et lutte contre la gaspillage alimentaire ; défis et initiatives locales

Participation citoyenne — 14 novembre 2019

Dans le cadre de ses Apéros-débats, Paris-Centre en Commun a organisé une rencontre sur les thèmes de l’économie du partage et de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Recevant Julien Meimon, fondateur de LINKEE, ainsi que Daniel Saint-Aubyn, Président du Conseil d’Administration du Troisième café, les citoyens parisiens ont pu échanger librement et directement avec ces deux acteurs locaux. Cette séance de questions-réponses était modérée par Dorine Bregman.

Intervenants :

Julien Meimon, fondateur de LINKEE
Issu du secteur public – après avoir occupé différents postes à la Commission des finances de l’Assemblée nationale, au sein de plusieurs ministères Ministères et dans la diplomatie -, Julien Meimon a récemment créé une structure de lutte contre la précarité et de lutte contre le gaspillage alimentaire, LINKEE. Le principe consiste à récupérer des invendus alimentaires auprès des supermarchés, cantines scolaires, hôpitaux, chez les commerçants, traiteurs, restaurateurs ou encore chefs étoilés, pour les distribuer ensuite à vélo – garantissant une empreinte carbone nulle – à des populations en situation de grande précarité prises en charge par le Secours Populaire, Emmaüs, les Restos du Cœurs, etc. L’idée est de faire de LINKEE un système collaboratif vertueux et de permettre à chacun de contribuer, via une application et équipé d’un sac pour l’acheminement des produits, à action à un impact environnemental, économique et social efficace.

Daniel Saint-Aubyn, Président du Conseil d’Administration du Troisième café
Architecte et historien de l’Art, Daniel Saint-Aubyn a commencé au Troisième café en tant que bénévole alors qu’il était en recherche d’emploi. Devenu salarié, il en est aujourd’hui le Président du Conseil d’Administration.
Le Troisième café est un café associatif et solidaire situé dans le 3e arrondissement et né d’une initiative des habitants du quartier pour créer un lieu qui promeuve la mixité, le lien social, économique et culturel au coeur de Paris. Un lieu de partage, ouvert à tous.
Le Troisième café bénéficie de partenariats avec des épiceries bio du quartier auprès desquelles sont collectés des invendus qui servent de base à la confection des plats servis.

Modératrice des échanges :

Dorine Bregman

Dorine Bregman. On voit fleurir dans Paris différentes initiatives de solidarité sur le plan alimentaire, des applis qui se créent, proposant des tarifs moindres, on voit des « frigos solidaires », etc. Comment analysez-vous cette effervescence autour de cette problématique du gaspillage alimentaire et de la solidarité ?

Julien Meimon. Aujourd’hui, la question du gaspillage alimentaire parle à tous. Ce n’était pas forcément le cas il y a 10 ans. Les prises de conscience sont relativement récentes. Il y a une loi que tout le monde connaît : la loi de 2016, portée par Guillaume Garot, devenu par la suite Ministre de l’Agroalimentaire, et qui fait aujourd’hui référence. Elle interdit aux supermarchés de jeter et de javelliser leurs invendus.
Cette loi a permis de faire la lumière sur l’ampleur du gaspillage en France. En effet, dans le pays, il s’avère qu’on jette environ un tiers de ce qui est produit. A Paris, on jette 2 fois plus que dans le reste de la France, ce qui représente une vingtaine de kilos par habitant et par an. On a donc pris conscience que ces comportements étaient nocifs, économiquement, socialement, écologiquement. La loi de 2016 a suscité beaucoup d’envie et a été suivie par la création d’initiatives diverses pour intervenir dans cette économie. Beaucoup d’applications se développent en ce moment, permettant aux particuliers d’acheter moins cher des produits en fin de vie. Mais elles n’ont absolument rien de solidaire, il n’y a aucune prise en compte de la précarité. Cela permet de vendre moins cher, et c’est très bien car cela contribue à la lutte contre le gaspillage alimentaire.
Dans la pyramide du gaspillage alimentaire, on distingue 3 échelons :
1. La vente 
2. Le don
3. Le compost ou l’alternative à la poubelle

Beaucoup d’entreprises se sont positionnées sur le 1er échelon car il y a un marché très important donc beaucoup d’argent à se faire ; cela a donc suscité un grand intérêt.
Sur le 2e échelon, il y a LINKEE, et toutes les associations d’aide aux plus démunis qui existaient bien avant nous. Nous apportons une aide alimentaire aux structures qui prennent en charge les plus défavorisés.
Ce système existe depuis longtemps, nous n’apportons pas une idée révolutionnaire. Depuis que le commerce existe, il y a du don alimentaire et c’est tant mieux. La nouveauté, et c’est l’une des vertus de l’économie collaborative, c’est qu’elle peut permettre un changement d’échelle considérable en très peu de temps. D’ici aux jeux olympiques, on peut avoir 200000 utilisateurs et arriver à ne plus avoir de gaspillage alimentaire. C’est un rêve, mais pourquoi ne pas penser que l’économie collaborative pourrait booster un système vertueux ?

Daniel Saint-Aubyn. Au Troisième café, c’est plus artisanal, il n’y a pas d’application, il y a 2 activités principales : la récupération des invendus auprès des partenaires et la sensibilisation des habitants, puis la redistribution, avec le système des « plats suspendus », c’est-à-dire qu’on a la possibilité de payer à l’avance un plat pour quelqu’un qui n’aura pas la possibilité de l’acquérir, selon le modèle d’une cagnotte. Grâce aux cotisations des clients, on peut offrir des plats aux personnes en grande précarité. On sert ainsi une quinzaine de plats suspendus par jour.
La plupart des invendus sont des fruits et légumes et nous redistribuons les produits frais invendus (yaourts, plats cuisinés) à des personnes de passage.

Dorine Bregman. Pourrait-on croiser LINKEE avec un café solidaire comme le Troisième Café ?

Julien Meimon. Vive la rencontre, vive le métissage ! La plupart des produits périmés ou abîmés (donc délaissés par les clients) sont encore consommables. Il y a sans doute des métissages à faire avec le Troisième café, bien évidemment.
 
Daniel Saint-Aubyn. Nous avons un trop perçu d’invendus, cela pourrait être l’occasion de collaborer avec LINKEE en devenant l’un de ses points de collecte.

Lily. Y a-t-il une concurrence entre LINKEE et les autres applications qui, elles, proposent simplement des produits moins chers ?

Julien Meimon. Il y a beaucoup d’applis du secteur marchand mais nous ne sommes pas concurrencés du fait que dans notre approche, il n’y a pas d’objectif de profit. 
En termes de communication, il y a en effet des applis qui se positionnent sur le plan de la solidarité alors qu’elles n’en font pas.
Ainsi, le don alimentaire n’est pas fondamentalement menacé par ces applis. Ce n’est tout simplement pas le même travail.
La question est donc la suivante : quel business model, et quel bénéfice, pour qui ? Cela peut être une « économie rapace », comme par exemple UBER, qui crée un modèle social pas très favorable. Il est nécessaire de ne pas avoir un regard naïf sur l’ensemble des acteurs de l’économie collaborative.

Clément. Sur le gaspillage alimentaire, comment une municipalité peut-elle aider ?

Julien Meimon. Elle peut insérer dans ses marchés publics des clauses d’achat qui permettent d’obtenir du prestataire que soit évité le gaspillage alimentaire et de faire en sorte que tous les invendus soient donnés aux plus précaires. L’idée est de ne pas faire de l’anti gaspillage absurde, par exemple en faisant du compost, mais en donnant à manger à ceux qui ont faim.
Elle peut également faire de la publicité sur les dynamiques vertueuses qui peuvent exister au sein de la municipalité ou sur comment participer à une ville plus vertueuse, organiser et renforcer le lien permanent entre les citoyens et leurs élus autour de cette question. Une municipalité peut aussi mettre en relation différents acteurs, comme par exemple des restaurateurs et des associations. Bien qu’elle soit une structure privée, LINKEE a une fonction de service public.

Lily. Est-ce que le loyer du Troisième café est adapté à sa structure et à sa mission sociale, économique et écologique ?

Pierre Aidenbaum. C’est une initiative des habitants et aussi de la Mairie. Une structure comme le Troisième café a besoin d’un loyer modéré et a besoin d’être aidée. Ce n’est pas sur le marché actuel que cela est possible. Le Troisième café est installé dans un local de la Régie Immobilière de la Ville de Paris (RIVP), avec un « loyer très attractif associatif ». Au-dessus du café, il y a une vingtaine de studios qui accueillent des femmes en grande difficulté.
La mairie aide le Troisième café annuellement, ce qui qui contribue à se diriger vers un équilibre financier. C’est un lieu de sociabilité, un lieu commun, rare, qui permet de créer du lien social, préoccupation de la municipalité. Cela répond à un réel besoin et il y a toujours du monde au Troisième café.
Très important également, le Troisième café a créé 4 emplois subventionnés et c’est tout une chaîne d’éléments qui participent à la mission sociale de cette structure.
 
Daniel Saint-Aubyn. Du point de vue de notre café associatif, nous ne nous sentons pas de concurrence du fait de l’adhésion des riverains. C’est un lien important pour les bénévoles. Il y a des concerts, des diners de chefs bénévoles.

Françoise. Dans le 1er arrondissement où il y a très peu de petits commerçants, la solution est de se rendre au supermarché. Or, il se trouve qu’il n’y a quasiment pas de produits proches de la date de péremption. Dans ce cas, comment trouver des produits à collecter ?
Autre question : comment lutter contre le gaspillage alimentaire dans les écoles ? il y a en effet beaucoup de produits jetés du fait du rejet des enfants.

Julien Meimon. Sur les supermarchés, LINKEE intervient pour sauver les produits de la poubelle, à la fermeture. C’est le système des banques alimentaires, mais avec un acheminement direct vers les associations, sans stockage. C’est une économie circulaire de proximité et uniquement solidaire, élément important. Cela permet de fournir des petites associations qui n’ont pas accès à l’aide alimentaire.
Sur les écoles, cela passe par l’éducation alimentaire. De plus, il y a un travail à faire sur le dosage.
Autre exemple, suite à une grève dans une école, dont LINKEE a été informée, 150 kilos de poisson ont été sauvés.

Alain, gérant d’une épicerie solidaire dans le centre de ParisÉtant en contact avec les commerçants, j’ai l’impression qu’il est de plus en plus difficile de collecter des produits à proposer à nos bénéficiaires en raison de la prolifération de ces applications.
Je m’intéresse aussi à l’anti gaspillage, mais je pense qu’il faut parfois penser solidarité en dehors de l’anti gaspillage.
Avec l’épicerie solidaire, on est pour que les plus démunis aient accès à des produits de qualité à 30% moins cher, moins pour l’anti gaspillage. C’est une question de dignité. Je souhaite surtout promouvoir la santé avec des produits de qualité accessibles à tous.
La présence de telles initiatives dans le centre de Paris participe à la mixité sociale. La fonction sociale en priorité, même s’il est très souhaitable qu’elle s’accompagne du concept d’anti gaspillage

Julien Meimon. LINKEE peut contribuer à fournir une épicerie solidaire en produits invendus de bonne qualité. Les volumes sont considérables, produits brut ou préparés, selon les besoins.
Ces applications sont loin d’épuiser tous les produits disponibles.
LINKEE est parti des besoins des associations, pour identifier ensuite les magasins à proximité qui vont permettre de rejoindre les besoins de ces associations. C’est une manière d’éviter un surplus, et donc de générer du gaspillage.

Participant. Et si on arrivait au zéro gaspillage ?

Julien Meimon. Mon rêve serait que LINKEE ne soit pas utile et n’existe pas, La réalité est qu’il y a 10% de hausse de fréquentation dans les associations cibles. La réalité est qu’il y a des gens qui sont en précarité alimentaire.

Jules. Avez-vous une mesure d’impact de vos activités ?

Julien Meimon. On connait le nombre de repas distribués, le nombre de bénéficiaires. On a des mesures d’impact très précises. On doit être autour de 1500 repas de très haute qualité par jour.

Véronique.Qu’attendez-vous des pouvoir publics, tout en gardant la diversité des acteurs qui constitue une richesse à préserver?
Sabrina. Avez-vous des subventions ? Avez-vous des salariés ?

Julien Meimon. LINKEE a été aidée par la Mairie de Paris sous forme de subvention et aussi sous forme de mise en relation.
Notre système ne repose pas sur les aides municipales ou étatiques, mais sur une forme de prestation de service proposée aux commerçants. Si ce dernier jette, cela va lui coûter de l’argent. En faisant appel à LINKEE, pour un coût moins élevé, il va contribuer à aider des personnes dans le besoin. On peut également s’appuyer sur le crédit d’impôt, il y a en effet un bénéfice fiscal.
Nous recherchons des locaux, nous avons créé 7 emplois pérennes et souhaitons en créer d’autres.
Nous souhaitons être le prestataire de tous les commerces qui veulent éviter de jeter et ont choisi de donner plutôt que de mettre à la poubelle. Les subventions sont aussi des économies sur le coût de la gestion des déchets : cela coûtera moins cher aux commerçants, cela aura aussi un effet écologie évident.
Nous avons enfin besoin d’un soutien pour rendre publiques les initiatives vertueuses, je tiens à le souligner. La Maire de Paris a décidé de mettre en valeur l’économie sociale et solidaire comme cela n’avait jamais été le cas auparavant. Elle a promu ce secteur avec quantités d’initiatives très différentes et d’cteurs très différents. Elle y tient énormément. C’est une force pour Paris. Une force dont on peut participer à l’expansion.

Solal. Y a t-l un risque que les LINKERS trahissent la confiance ? Avez-vous expérimenté des vols ?
D’autre part, la loi de 2016 est-elle respectée partout ?Julien Meimon. Oui, il y a des contrevenants, malgré la loi, mais cette dernière a quand même généré des comportements vertueux.
Sur la confiance, LINKEE fonctionne avec un système de géolocalisation. Cependant, s’il n’y a pas de confiance dans une société, il n’y a pas de progrès possible. Si l’on ne part pas du principe que les gens ont envie d’aider, on ne peut pas construire de modèle altruiste comme celui que nous avons créé.