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Le Paris de la ville vivante

Ville — 08 mai 2019

 Les villes sont le résultat d’une longue construction qui se déroule sur des centaines d’années, voire pour certaines même sur des millénaires. A Paris, mais aussi partout dans le monde, du nord au sud et de l’est à l’ouest de notre planète, pour les 4 milliards d’urbains que nous sommes, l’enjeu de la ville est aussi celui de la redécouvrir et bien sûr celui de se la réapproprier. Chacune de nos villes possède une âme, qui comme un fil conducteur, traverse les siècles. La ville sensorielle, affective, la ville interactive, la ville qui est en mouvement, offre ainsi aux habitants un autre regard, une autre expérience. Retrouver la ville où l’on vit est finalement l’une des questions clés qu’il faut se poser.

Dans son magnifique texte datant de 1972, Italo Calvino nous parle des « Villes invisibles », et de ses multiples facettes. Il nous interroge sur ces villes qui se dissimulent, faisant référence aux rapports avec la mémoire, le regard, le nom, les signes, les échanges, le ciel, les morts. Il nous parle de villes continues, effilées, mystérieuses…

« Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions ». Ainsi parler de l’intelligence de la ville comme ville vivante, c’est nous rappeler, que loin d’être figée, la ville est en permanente mutation. Comme tout organisme vivant, la ville est portée par trois grands marqueurs indispensables à comprendre pour se projeter dans sa transformation : elle est et sera toujours, incomplète, impermanente, imparfaite. Elle est ainsi toujours en développement, elle le restera et n’obéit à aucune configuration idéale.

La question centrale qui se pose, est alors d’une autre nature : quel est notre désir de ville ? Dans quelle ville voulons-nous vivre aujourd’hui et dans la nouvelle décennie qui s’ouvre ? Vivre dans nos villes, au XXème siècle, a signifié un espace urbain bâti, minéral, pour assurer le développement d’un monde construit autour du développement économique basé sur le pétrole. Il a été porté par des industries, qui avec leurs fabriques fournissaient de l’emploi, avec le travail salarié au centre de la vie. Le plastique est devenu omniprésent avec le tout emballé. Il allait de pair avec la construction de l’habitat collectif, dit social, de mauvaise qualité, et avec le paradoxe de la perte du lien social et humain entre les habitants. Ce fût l’accès à la propriété et à la possession de biens, symboles de réussite tels que la voiture individuelle, la maison secondaire, et la consommation massive d’objets, souvent inutiles.

Une ville inégalitaire, ségrégative, stressante et laissant peu de place à la qualité de vie pour tous.

Le dépassement de ce modèle à l’heure de l’anthropocène se fait dans la douleur. Anthropocène, car c’est l’essentiel de ce qui se passe maintenant depuis 50 ans… Faut-il rappeler que le Prix Nobel Paul Josef Crutzen avec le biologiste américain Eugène F. Stoermer ont  proposé ce terme « l’âge des hommes  » il y a 18 ans, pour signaler que l’influence de l’homme sur l’écosphère planétaire était devenue prédominante ?

L’ampleur des enjeux liés au phénomène urbain auxquels notre génération et celles qui vont suivre vont devoir faire face, n’est plus à démontrer, tant ils sont amplifiés par ces deux menaces majeures que sont l’urgence climatique et la biodiversité avec la 6ème extinction en cours. Il est alors utile de rappeler cette phrase du grand penseur universel Edgar Morin dans son texte « Terre-Patrie », « le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose ».  Cette lecture doit nous inciter à approfondir cette métamorphose urbaine et en particulier sa pierre angulaire qui est la préservation, développement et amplification du bien commun, enjeu au cœur de la prochaine décennie, à Paris et ailleurs. Ce changement de paradigme, signifie aller de l’avant pour que les modes de vie basculent. Il s’agit d’imaginer, proposer, co-construire d’autres manières d’habiter, de produire, de se déplacer, de se nourrir,  si nous voulons un monde plus durable, plus humain, face aux grands défis climatiques, énergétiques, sociaux.

Notre enjeu est avant tout systémique, pour que Paris, comme chacune des villes-monde, continue de faire face à ces grand défis :  s’adapter au changement climatique, combattre l’exclusion sociale, faire reculer la pauvreté, favoriser l’accès à l’éducation et à la culture, créer de l’emploi et de la valeur, permettre de se déplacer plus facilement, intégrer nature et biodiversité, offrir des services et des usages nouveaux pour améliorer le quotidien de toutes les générations, faire face aux crises de plus en plus violentes.

Nous appartenons à un monde complexe, composé d’éléments transverses, d’interrelations, d’interdépendances. La ville vivante n’est autre que la ville qui considère l’ensemble de ces relations, pour permettre l’émergence de nouvelles idées, pratiques et réalisations. La notion de « ville vivante  » est profondément liée à cette idée de « métabolisme urbain  ». Cette image fait référence au processus de transformation que la ville est capable de mobiliser au sein de l’environnement dans lequel elle puise ses ressources. Le métabolisme urbain se cristallise aujourd’hui autour de l’enjeu climatique, qui est clairement un enjeu de survie pour l’humanité, qui n’a jamais été autant menacée, et pour la première fois dans son histoire, par sa propre activité. Des mutations s’amorcent dans notre façon de penser –la prise de conscience de l’Anthropocène–, de construire –préférer le bois au béton par exemple–, jeter au minimum dans une démarche circulaire, de considérer la nature, la biodiversité et les autres vivants, de se déplacer dans la ville. Mais bien au-delà, il s’agit de considérer l’immobilité comme la meilleure source de mobilité par la réinvention de la proximité. Il devient essentiel, de comprendre la spatialisation des déplacements et aller vers un nouveau chrono urbanisme. Éviter de se déplacer ou réduire au minimum l’immobilité subie pour basculer dans la mobilité choisie, celle « douce » car de proximité, celle de la ville polycentrique et multifonctionnelle, de « la ville du ¼ d’heure » où les services essentiels de la vie urbaine sont accessibles en 15 minutes.

Paris est sans aucun doute, parmi les villes-monde, une ville exemplaire, qui a su se construire en développant une vision pionnière face aux grands enjeux urbains : à l’avant-garde pour le climat, (pour rendre la ville respirable), à l’avant-garde de l’urbanisme, (pour se réinventer), à l’avant-garde de l’agriculture urbaine, (avec ses 100ha en vue), à l’avant-garde de la participation citoyenne (avec le budget participatif le plus important au monde)… Le bien commun est le fil conducteur, celui de la préservation et du partage des ressources, qui sont à tous et qui nous sont indispensables pour vivre.

Mais les enjeux sont considérables, les mutations s’accélèrent et la menace climatique est devenue une réalité présente chaque jour.

Espaces publics urbains de convivialité, transports à la demande, énergies décentralisées, valorisation du patrimoine matériel et immatériel, meilleure qualité de vie pour le troisième et le quatrième âge, perspectives pour la jeunesse, éducation à la citoyenneté en ligne, espaces ouverts de culture, d’art et de loisirs, démocratie participative sous des systèmes de gouvernance ouverts, systèmes d’information collaboratifs, voilà quelques exemples de services qui nous portent à nous engager pour faire vivre le Paris de demain, celui de la ville vivante, combinant intelligence urbaine, inclusion sociale et innovation technologique.

Les ressources d’une ville très dense comme Paris trouvent leurs limites dans l’espace qui lui est propre, d’où l’importance de prendre en compte la manière de régénérer ses ressources, de les adapter, de les transformer, voire de les réinventer. L’urbanisme de demain est aussi la capacité d’aujourd’hui à relier l’ensemble des espaces, en surface, verticaux et aériens et en sous-sols, pour anticiper les besoins et les mutations à venir. La ville post voiture, qui se construit par le changement de paradigme face à l’urgence concernant le changement climatique, libérera des espaces urbains de manière significative. Leur appropriation par le bien commun est un enjeu majeur, pour faire une ville à neutralité carbone dans laquelle on respire, on marche, on flâne mais aussi on réinvente de nouveaux services et des nouvelles économies dans ces espaces urbains récupérés. Le Parisien doit jouer aujourd’hui un rôle majeur qui demande pédagogie, engagement et mobilisation. L’acceptabilité sociale des changements indispensables de paradigme est un autre grand défi.

D’où la nécessité d’adopter, pour penser la ville, une approche par les sciences de la complexité. Pour comprendre la réalité profonde des phénomènes de notre vie courante aussi variés que les migrants, les nouveaux approvisionnements énergétiques, la gestion des flux en ville, le transport et la circulation, les impacts du changement climatique, des catastrophes naturelles, les situations de crise de tout type…, il est nécessaire d’étudier et de comprendre les interactions, interconnexions et réseaux existants entre les diverses entités : alimentation, habitat, environnement, éducation, culture, transports, santé, sécurité, énergie, déchets, etc…

Les modéliser, les analyser, les comprendre dans une dynamique transverse conduit à une autre manière de concevoir des solutions pour la ville. Dans cette démarche de transformation et d’action, le numérique aussi joue un rôle majeur.  S’il est essentiel de se démarquer de toute approche technocentriste, pour penser la ville dans toute sa complexité et avec au cœur le citoyen, il nous faut néanmoins souligner avec force le rôle que la technologie sera amenée à jouer, et joue déjà au sein des villes du XXIème siècle. 

La ville vivante est un écosystème créatif dans lequel citoyens et gouvernance peuvent échanger de manière transverse, où la manière de construire n’est plus dictée par une verticalité de la technologie, de la voirie, ou de l’une des composantes de la ville. Il s’agit d’une ville à l’écoute, à la recherche de son rythme, de sa respiration, selon un processus qui sera toujours de longue haleine. Il s’agit de considérer, par les usages, l’ensemble des flux qui concourent à la vie de la ville, dont l’équilibre est source de bien être, et le déséquilibre, source de tensions, mettant en danger sa cohérence. Ayant le bien commun à cœur, la convergence indispensable et simultanée de la création de valeur écologique, sociale et économique, représente la démarche d’avenir pour chacune de nos actions.

Je fais le pari de la ville vivante, du Paris En Commun, de l’humanisme comme source d’une nouvelle urbanité.  Aller plus loin encore, dans la décennie à venir, avec le paradigme de la circularité du vivant et la nature, dans lequel le respect de la dignité de chacun et la recherche de la qualité de vie, soient encore et toujours, au cœur de nos préoccupations urbaines.

Carlos Moreno, professeur des Universités, expert international de la Smart City humaine