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Pour une approche holistique des civic tech

Numérique, Participation citoyenne — 08 septembre 2019

Le grand débat national, puis le référendum d’initiative partagée portant sur la privatisation d’Aéroports de Paris, ont coup sur coup braqué les projecteurs sur un écosystème apparu discrètement au début de la décennie : la civic tech, ensemble composite d’institutions, associations et entreprises qui « visent à transformer les relations entre les citoyens et les pouvoirs » par le numérique.

Cette appellation agrège deux grands types d’acteurs. Les premiers, comme voxe.org, nosdéputés.fr, Paris Data ou encore Accropolis, œuvrent à faciliter l’accès de tous à une information de qualité sur la vie publique. D’autres – Fluicity, change.org, make.org, pour ne citer qu’eux – se donnent pour mission de renouveler les moyens de participation et d’implication démocratique des citoyens.

C’est au niveau local que la civic tech trouve certaines de ses expressions les plus abouties. Un nombre croissant de villes ont recours à ces technologies pour approfondir le lien avec leurs administrés et les inclure concrètement dans des décisions qui les concernent au premier plan. A cet égard, l’essor des budgets participatifs est édifiant ; « plus de 6 millions de Français [pouvaient] exprimer leurs idées et voter pour les projets de leur choix » dans leur ville en 2018. A Paris, par exemple, c’est 5% du budget annuel qui est soumis au choix des habitants. Une nouvelle façon de vivre la démocratie locale est en train de se construire.

Si ces avancées sont encourageantes, elles ne doivent pas inviter à un excès d’angélisme ou de « solutionnisme technologique ». Les civic tech ne peuvent être l’unique réponse au besoin d’engagement démocratique exprimé par les citoyens. Une démocratie participative qui ne serait qu’une démocratie connectée laisserait à la porte un nombre conséquent de personnes privées de ou trop peu éduquées au numérique. Il paraît nécessaire de réfléchir à la façon dont efficacité technologique et besoin de représentativité peuvent s’articuler ; de penser des civic tech qui contribuent réellement à créer des villes à l’image de tous les citoyens qui les composent.

Une représentativité en question

Un quart des Français ne sont « pas à l’aise avec le numérique ». Cet « illectronisme » touche particulièrement les franges les plus fragiles de la population : les personnes non diplômées, les seniors, les sans-abris. Autant de gens qui se retrouvent de fait exclus de ces nouveaux canaux d’expression démocratique. Résultat : les outils de civic tech construisent une démocratie participative qui surpondère l’avis des plus jeunes, des plus favorisés, des plus connectés, des plus engagés aussi. Ou, pour reprendre les mots du chercheur Clément Mabi, une démocratie des « jeunes, urbains et blancs ».

Bien sûr, tous les modes d’expression démocratique comportent des biais. Mais, en posant comme barrière à l’entrée une culture numérique sine qua non, les outils de civic tech portent en eux une dimension « censitaire » (qui substitue au capital économique d’autrefois un capital numérique). Imparfait et modernisable, le scrutin traditionnel a néanmoins le mérite d’assurer une égalité théorique parfaite d’accès au vote entre les citoyens. Tout le monde ou presque est égal face à l’urne ; pas face au smartphone.

A l’échelle de la ville, ce biais de représentativité pourrait avoir pour conséquence de dessiner un espace urbain qui ne répondrait qu’aux aspirations d’une minorité. Co-construire les villes uniquement au moyen d’outils numériques, c’est se priver de la contribution d’une partie non négligeable des femmes et des hommes qui les habitent. Comme l’observe Antoine Bézard, « à observer les projets régulièrement, on constate que les priorités diffèrent selon les collectivités. Le partage des usages dans l’espace public est plus accentué dans les métropoles avec la création de tiers-lieux participatifs (fablabs, coworking, agriculture urbaine…) et des projets plus avant-gardistes, tels les frigos partagés ». Il n’est pas certain que ces projets répondent aux aspirations de tous les habitants de ces villes.

Complémentarité URL / IRL

Dès lors, comment construire une civic tech de et pour tous ? Une première approche consiste à régler le problème à la source : l’illectronisme. Plus le nombre de Français touchés par cet illettrisme du numérique se réduira, plus l’on pourra offrir à chacun les mêmes chances de s’exprimer via ces technologies. Le travail d’une association comme Emmaüs Connect, qui vise à donner « un bagage numérique minimum pour tous », va dans ce sens. La lutte contre l’illectronisme est un corollaire indispensable à toute politique d’investissement dans les civic tech.

Une deuxième façon d’appréhender le sujet est statistique : dans le cas où la technologie est utilisée pour solliciter l’avis des citoyens, on pourrait, à la manière du « redressement » réalisé par les instituts de sondage, pondérer les votes en fonction de la réalité sociodémographique d’une ville. C’est une voie qui pourrait introduire d’autres biais (et qui remet en cause la loi de la majorité), certes, mais qui a le mérite d’une relative simplicité. Il faudrait alors que ce redressement soit suffisamment transparent (rendre publics les critères de pondération, indiquer les différents choix et risques identifiés) pour être crédible.

Une dernière piste de réflexion invite à élargir le regard que l’on porte sur la civic tech. Ces technologies doivent être pensées non comme l’unique porte d’entrée dans la démocratie participative mais comme un outil complémentaire à des formes de participation plus classiques. Comme l’analyse le chercheur Loïc Blondiaux, « on ne peut pas tout faire reposer sur des plateformes numériques qui se contentent de collecter des opinions. Il faut des allers-retours avec des interfaces physiques, des situations de réunion, des moments de représentation. Il faut aussi aller chercher la parole de ceux qui ne sont pas sur les plateformes ».

Les exemples de Montreuil, où « les services municipaux ont mis en place des ateliers spécifiques permettant de recueillir les contributions des habitants n’ayant pas accès à la plateforme du budget participatif », ou de l’utilisation du porte-à-porte à Paris pour « susciter des projets proposés par les résidents des quartiers populaires », illustrent la pertinence d’une telle démarche. 

La démocratie participative des prochaines années ne pourra se faire sans la technologie. Mais cette technologie ne peut être qu’un ingrédient – parmi d’autres – de notre « mix démocratique ».

Paul Grunelius
Consultant dans un cabinet de conseil ; travaille sur les sujets liés au big data, à l’intelligence artificielle et aux nouvelles technologies ; contributeur régulier dans plusieurs médias.