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Travailler à Paris demain : quelle place pour chacun ?

Emploi — 06 novembre 2019

Par Afaf GABELOTAUD, Adjointe à la Maire en charge des politiques de l’emploi et conseillère de Paris du 18ème arrondissement

Alors que le chômage baisse en France et à Paris, les politiques de l’emploi ne peuvent plus se résumer uniquement à la baisse comptable du chômage mais doivent être pensées de manière globale et systémique pour permettre la création d’emplois de qualité. Exigence de qualité envers les personnes en garantissant des conditions de travail et de rémunération dignes ; mais également exigence de qualité envers notre société avec des emplois à impact social et environnemental positif.

On observe ainsi une mutation profonde dans le rapport au travail qui oblige les DRH  à se confronter aux exigences d’une nouvelle génération en quête de sens : transparence sur les rémunérations, mobilité, promotion de l’égalité professionnelle et de la diversité, qualité de vie au travail…

Si l’emploi ne relève pas des compétences directes des communes, la Ville demeure un échelon d’action pertinent. Au plus proche des besoins et des préoccupations des citoyen.ne.s, elle possède les leviers d’actions pour impacter directement leur quotidien, du logement au transport, de la création d’activité économique à la qualité de vie.

Depuis 2014, la Ville de Paris mène une politique volontariste en matière d’emploi, avec un investissement annuel de 30 millions d’euros. Ces efforts soutenus par une conjoncture favorable portent leurs fruits. Alors que dans les grandes capitales européennes comme Berlin ou Londres le chômage dépasse la moyenne nationale, il a baissé depuis 2014 plus rapidement et plus fortement à Paris que dans le reste de la France. Ainsi, le taux de chômage est aujourd’hui de 6,7% à Paris, contre 8,7% en France métropolitaine. Mais ces chiffres positifs ne nous font pas oublier l’essentiel. Trop de personnes restent encore sans emploi, et notamment les publics faisant face à des difficultés spécifiques, souvent délaissés par les politiques de l’emploi nationales et régionales : jeunes, personnes de 45 ans et plus, femmes, personnes d’origine étrangère, personnes LGBTQI+, personnes en situation de handicap…

Pour ces publics, la solution n’est pas seulement dans une baisse comptable du taux de chômage, mais dans le type d’emplois créés. En effet, la question du travail est au cœur des rapports sociaux, tant il définit l’identité sociale des individus, étant une « activité par laquelle les individus sont amenés à se forger une identité sociale, à entrer dans des rapports sociaux et à s’inscrire dans la collectivité »[1]. Il occupe la majeure partie de la vie des individus et les définit aux yeux d’autrui : « et toi dans la vie, tu fais quoi ? ». Dès lors, dans la société de demain, le travail ne peut plus être l’instrument d’aliénation de Marx, ni tripalium, origine étymologique du mot et instrument de torture. Les individus ne sont plus objets employés, mais sujets occupant un emploi pérenne et de qualité, d’intérêt à la fois pour les individus et pour la société. Pour cela, il est nécessaire de pouvoir donner un sens à l’activité poursuivie : Friedmann constatait en 1956 « le travail en miettes », éclatement des tâches sous le taylorisme conduisant à des tâches identiques et répétitives. Aujourd’hui encore, l’éloignement entre le travail d’un individu et le produit final conduit nécessairement à une perte de sens, et à une hausse de l’insatisfaction au travail. La destruction créatrice de Schumpeter a donné naissance à des emplois toujours plus précaires et toujours plus dépersonnalisant.

Ainsi, penser le travail et l’emploi, c’est penser au modèle de société poursuivi et à la vie que l’on souhaite pour les citoyen.ne.s. Si le taux de chômage est de 4,5% à Londres, les contrats « 0 heure », les travailleurs précaires et les personnes à la rue se multiplient. De même, les « 1-Euro-job » en Allemagne sont légions, et nombreux sont ceux qui cumulent emplois précaires sur emplois précaires pour survivre, comme aux Etats-Unis. La qualité du travail se dégrade partout : les mutations technologiques et sociétales, la robotisation et l’autonomisation des tâches, l’économie des plateformes et « l’ubérisation » des emplois sont à l’œuvre. Les enquêtes d’opinion soulignent l’une après l’autre la hausse de l’insatisfaction au travail, tandis que les sociologues trouvent dans les « bullshit jobs » définis par David Graeber de nouveaux sujets d’étude.

Ce ne sont pas les modèles en lesquels nous croyons. Nous voulons façonner une ville aux côtés des Parisien.ne.s pour permettre l’accès à l’emploi de qualité pour tou.te.s et la conciliation de la vie personnelle et professionnelle. Edgar Morin écrivait que « le sens au travail n’est jamais aussi essentiel que lorsqu’il manque » : si la quête de sens est criante, c’est qu’il est temps d’agir.

Ainsi, il nous appartient de créer les conditions d’un travail source d’épanouissement personnel en poursuivant notre action en faveur d’une Ville apaisée, accueillante et inclusive, proposant des services publics de qualité. L’encadrement des loyers, la construction sans précédent de crèches, les efforts pour désenclaver les territoires et favoriser la mixité sociale sont autant d’actions qui participent à lever les freins et faciliter le retour à l’emploi. Nous pouvons aussi agir sur la qualité des emplois créés en contribuant au développement de l’économie sociale et solidaire, de l’économie circulaire, mais aussi de la réparation et de la fabrication locale, de l’artisanat en cœur de ville. Nous voulons outiller et accompagner les acteurs de ces nouveaux secteurs, de plus en plus nombreux et diversifiés.

            Pour façonner l’emploi dans la Ville de demain, nous croyons enfin en une ligne de conduite simple : doter chaque Parisien.ne qui serait demandeur.se, en toute équité, de formations qualifiantes aux métiers d’avenir, notamment ceux de la transition écologique et du numérique. La capacité à s’adapter au changement est un facteur d’employabilité, mais aussi d’exclusion pour celles et ceux qui n’en ont pas la possibilité. Alors que le modèle de parcours professionnels en carrière longiligne appartient au passé, nous voulons garantir à tou.te.s un socle minimal de compétences pour faire face aux aléas de la vie professionnelle. Les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris en 2024 permettront d’amplifier ces politiques innovantes de formation et de faire monter en compétences les personnes. Ils seront un accélérateur d’emploi pour les Parisien.ne.s. et une formidable opportunité de mobiliser les entreprises sur des enjeux cruciaux tels que la diversité des profils recrutés, la nécessaire professionnalisation de certains secteurs comme la sécurité, la lutte contre les discriminations. Tout ceci ne pourra s’imaginer et se construire qu’au travers d’un dialogue social territorial nourri, associant entreprises, syndicats de salariés et patronaux, associations d’utilité sociale, État, Région et Pôle Emploi.

            Notre Paris en commun, c’est la ville inclusive qui intervient, au-delà de ses compétences pour prendre soin des parisien.ne.es. C’est la ville qui protège tou.t.es et tous face aux aléas de la vie en menant une véritable politique progressiste centrée sur la montée en qualification et l’accompagnement des plus fragiles.

[1] Jean-Pierre Le Goff, « Le travail n’a pas de fin. », Libération le 6 mai 1997. Jean-Pierre Le Goff est sociologue, spécialiste des questions du travail et de la souffrance au travail, rattaché au Laboratoire Georges Friedmann (CNAM-CNRS).