Retour

Utopie en 2030 : vers une ville intelligente, démocratique et durable ?

Ville — 10 juin 2019

Avril 2030 : On fête aujourd’hui le million de grands Parisiennes et Parisiens qui ont atteint la neutralité carbone. Partout dans le Grand Paris des festivités sont organisées pour mettre en avant les derniers lauréats. Ils et elles s’engagent à réduire leur émissions de gaz à effet de serre en deçà d’un seuil minimal et à compenser le reliquat par des actions collectives qui participent à l’adaptation au changement climatique. Cette grande fête est l’occasion aussi de monter des milliers de projets collectifs pour poursuivre cet engagement et l’élargir à d’autres participants. Ainsi dans chaque quartier se montent des réseaux d’économie circulaire pour atteindre le zéro déchet, réutiliser et partager les récipients pour le vrac, méthaniser et composter sur place les déchets alimentaires, monter des micro-usines à insectes ou à algues pour compléter la production de fruits et légumes issus de la ferme urbaine du quartier, constituer des ateliers de réparation d’objets électroniques modulaires…

Grâce aux primes pour les personnes et familles « neutres en carbone » le nombre d’engagés ne cesse de s’accroître et on a ramené à 2040 l’objectif de neutralité carbone du Grand Paris.

Cet objectif est maintenant partagé avec de plus en plus de métropoles pour stopper la hausse des températures qui frise déjà les 2°C. Cependant le Grand Paris n’existe toujours pas en tant qu’administration unique et le mille-feuille des collectivités reste un joyeux bazar à l’image d’une agglomération où aucune règle générale ne semble s’appliquer. On traverse les rues dans tous les sens, les enfants ont reconquis les voies, et pourtant des objets mobiles de toute forme, robotisés ou non, parviennent à s’y frayer. On y circule à vitesse limitée la plupart du temps car les zones de rencontre se sont généralisées, mais on peut néanmoins rapidement atteindre un métro, ou un bus rapide sur autoroute pour rejoindre en moins d’une heure n’importe quel point du Grand Paris.

Des agoras sont organisées chaque jour et chaque soir à tous les coins de rue. Les participants sont munis de délégations de vote de leurs concitoyens et peuvent ainsi peser dans la délibération en fonction du nombre de voix réunies pour le sujet en discussion. C’est le principe de la démocratie délégative: la voix de chacune compte pour chaque sujet, mais on peut déléguer à des personnes plus ou moins proches à qui on fait confiance sur un sujet donné. Les technologies de blockchain ont permis de faciliter ce vote électronique, d’en garantir la fiabilité tout en assurant la confidentialité de chaque délégation. Chacun peut suivre de son écran connecté les votes de ses délégués, changer ses délégations en cas de désaccord, ou décider de participer soi-même à la prochaine délibération.

Dans chaque agora, l’assemblée mêle élus des dernières élections et citoyens lambda chacun muni de plus ou moins de voix déléguées ce qui permet d’acter une décision par un vote final. 

Cette délibération continue a permis d’organiser des votes ouverts pour chaque projet dans la ville, dans l’espace public comme dans les espaces privés. Les votes associent tous ceux et toutes celles qui s’estiment concernés par un espace donné, qu’ils y vivent, qu’ils y travaillent ou qu’ils soient susceptibles d’y passer. Dans une agora, on parle des travaux à faire en sous-sol, des aménagements en surface, de la végétalisation souhaitée, des circulations autorisées ou non, des équipements à installer ou à enlever… Chaque hypothèse de transformation est modélisée en temps réel, et on peut visualiser les impacts – par exemple sur un îlot de chaleur ou sur les temps de trajets, ainsi que les coûts et les dédommagements qu’il faudra prévoir. Ces débats ne concernent pas que l’espace public mais aussi l’espace privé. C’est grâce à eux qu’on a pu ouvrir au passage des lotissements et rouvrir des jardins  autrefois fermés au public. Les propriétaires et les locataires participent aux débats, peuvent exposer leurs craintes, par exemple sur la gêne qu’occasionnera tel projet, mais les discussions permettent le plus souvent de trouver des solutions acceptables pour toutes et tous, et si nécessaire d’estimer des compensations adéquates.

Le bon fonctionnement de ces débats est garanti par des algorithmes publics contrôlés par les citoyennes et les citoyens. Les outils d’analyse des données et de modélisations sont devenus en effet des instruments majeurs pour éclairer les discussions et faciliter les consensus les plus larges possibles. Les algorithmes qui les supportent ne doivent donc pas être biaisés et des audits réguliers sont supervisés par des jurys de citoyens tirés au sort. 

Les algorithmes publics ont aussi permis de remettre en régie tous les réseaux urbains. Les infrastructures d’eau, d’assainissement, d’énergie, de circulation routière et de supervision des robots sont toutes supervisées par une plateforme publique. 

Elle assure les conditions d’un fonctionnement sécurisé et détermine les besoins de travaux et d’entretien, tout en s’appuyant sur une vigilance partagée entre les agents municipaux et les citoyens qui peuvent déclarer directement des dysfonctionnements.

Cette régie unique se résume quasiment à une plateforme de gestion des données urbaines partagée entre les différentes collectivités du Grand Paris. Cependant, le principe de régie ne réduit en rien la concurrence pour les interventions sur les réseaux et les équipements associés. Cette compétition se fait dans le même cadre que les projets délibérés dans les agoras. On détermine un projet d’intervention et d’entretien d’un réseau en même temps qu’on débat de ce qu’on veut faire au-dessus.

Les projets sont soumis par des équipes qui peuvent mixer entreprises privées ou organisations de l’économie sociale et solidaire, grandes ou petites. Chacune (entreprises ou association) doit avoir répondu aux appels à candidatures des collectivité et est ensuite accompagnée par les services municipaux pour veiller à la prise en compte d’une logique d’économie circulaire, de résilience et des conditions de travail optimales qui se traduisent par des indicateurs de responsabilité sociale. Pour être retenues les équipes doivent montrer les meilleurs indicateurs possibles mais elles doivent aussi rivaliser d’inventivité pour proposer de nouvelles solutions qui améliorent le confort, des propositions artistiques qui renouvellent l’esthétique du lieu, ou encore des nouveaux usages.

L’émulation créée par ces projets dans les espaces publics comme privés favorise une occupation des locaux disponibles et des espaces inutilisés pour accueillir de nouvelles activités associatives ou commerciales mais aussi des équipements indispensables à la transition écologique.

Ce sont aussi de nouvelles formes de logement qui ont pu être inventées pour répondre aux besoins toujours croissants, notamment pour accueillir les familles réfugiées jusqu’à leur insertion pérenne. La ville ne cesse de se reconstruire sur elle-même, on démonte et remonte même des bâtiments pour les rendre plus performants et plus adaptés aux nouveaux besoins notamment pour y intégrer des solutions de rafraîchissement adaptées aux conditions caniculaires auxquelles on peine encore à s’habituer. Les travaux sont intégralement réalisés avec des matériaux locaux, soit provenant de plantations de la région (bois, chanvre, paille…) soit de matériaux du recyclage ou du réemploi issus de chantiers à proximité. 

Le Grand Paris fourmille d’activités pour se transformer, la robotisation a permis de réduire le temps de travail et celui-ci est mieux partagé. Les engagements de responsabilité sociale des opérateurs retenus dans les innombrables projets urbains permettent de distribuer l’emploi généré sans laisser personne dans l’inactivité, chacun pouvant contribuer à sa mesure et dans les meilleures conditions.